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La Paroisse Bretonne et La Bretagne
deux sociétés d’aide aux Bretons de Paris
Mission Bretonne
Ti ar Vretoned

Les associations qui ont précédé la Mission Bretonne

La Paroisse Bretonne et La Bretagne ont été deux importantes associations bretonnes de Paris de la fin du 19ème siècle jusqu'à la Deuxième Guerre Mondiale. 

La présentation qui en est faite ci-dessous est tirée du mémoire de Maîtrise soutenu à Paris I par Béatrice Cabedoce en 1979. Qu'elle soit remerciée chaleureusement d'en avoir autorisé la publication.

La Paroisse Bretonne et La Bretagne 

A partir du XIX° siècle, le réseau routier se développe et la Bretagne s’ouvre aux influences extérieures. Les Bretons les plus pauvres vont désormais quitter leur village pour venir s’installer d’abord au chef-lieu de canton puis dans des régions plus éloignées, telle l’Ile-de-France. Par le jeu des mariages et des naissances, par l’attrait qu’exerce la capitale et sa banlieue, c’est une véritable colonie bretonne qui s’y installe. En 1901, Louis Chevalier évalue à 115.000 le nombre de Bretons installés à Paris (1).

La société bretonne constitue un milieu à part et c’est, pour le nouvel arrivant, un affrontement brutal avec le monde de la ville. La langue est le premier facteur d’isolement. « Il est arrivé à des médecins du Bureau de bienfaisance, dans le quartier de la Gare, de recourir à l’aide des enfants pour se faire comprendre des parents », relate Henri Bonnet (2).

Sans formation, ni instruction, parlant mal, les Bretons se voient confier les travaux les plus pénibles et les moins rémunérés, auparavant occupés par les originaires du Massif Central ou de l’Ile-de-France, désormais bien assimilés. Beaucoup retrouvent ainsi la misère qu’ils avaient tenté de fuir. Les premiers immigrants surtout sont très isolés et, faute de parents ou d’amis, c’est le sacristain qui sert souvent de témoin lors des mariages.


Encadrer les Bretons

Pour lutter contre la pauvreté et l’isolement, il devient nécessaire d’encadrer les nouveaux arrivants par des originaires de la même région déjà bien intégrés au milieu urbain, comme le font Savoyards et Auvergnats qui se regroupent depuis longtemps en sociétés. Chacune constitue, pour le nouvel arrivant, un milieu intermédiaire doté de règles propres, chargé de l’aider à s’intégrer mais aussi de maintenir intacte en lui la fidélité au pays d’origine. En 1910, le comte Daru dénombre 300 associations de ce type (3) ; la Paroisse Bretonne  et La Bretagne font figure de nouvelles venues, les plus anciennes étant la Société Philanthropique Savoisienne (créée en 1833) et, pour les Bretons, la Société des Côtes du Nord (1844).

Le clergé, le premier, avec Monseigneur Quelen archevêque de Paris, puis les religieuses de Notre-Dame-Auxiliatrice, prend l’initiative de regrouper les Bretons. Par la suite, les groupes se multiplient, certains attachés avant tout à maintenir les traditions d’origine, d’autres prenant une forme plus mutualiste. Un journal naît, Le Breton de Paris, qui n’arrive pourtant pas à fédérer tout ces groupuscules, comme l’a fait L’Auvergnat de Paris.

La Bretagne et la Paroisse Bretonne se détachent très vite, de par leur importance, de ces petites sociétés.

La Bretagne est fondée en 1894 par quelques membres de l’aristocratie et du haut clergé breton, la Paroisse Bretonne en 1897 par l’abbé Cadic, originaire du diocèse de Vannes, qui en devient le directeur. Attachant, dynamique et généreux, François Cadic va marquer l’œuvre de sa forte personnalité mais aussi de ses contradictions. Les deux sociétés veulent permettre à leurs adhérents de se retrouver. Elles souhaitent aussi apporter une aide matérielle aux plus modestes

en faisant appel aux classes plus aisées. Elles vont surtout lutter pour reconstituer à Paris « le clan original, la patrie perdue » et tenter de maintenir la « bretonité » des émigrés, comme plus sûr moyen de conserver la foi. Elles vont regrouper aussi bien des ouvriers et des domestiques que des membres de la noblesse bretonne, mais dans des sections bien spécifiques toutefois !

Investir Paris et sa banlieue

C’est dans le quartier Montparnasse, très fréquenté des bretons, que les deux associations s’installent puis développent leurs activités : boulevard Raspail, rue du Cherche-Midi, rue de Vaugirard, rue Mayet, rue du Montparnasse, rue Falguière, rue de Bagneux (actuelle rue Jean Ferrandi), rue de Sèvres, rue des Fourneaux, crypte de l’église Notre-Dame des Champs…

Au fur et à mesure que les bretons essaiment, depuis leur gare d’arrivée – Montparnasse - vers les quartiers périphériques et la banlieue de Paris, les deux sociétés diversifient leurs lieux de réunions, utilisant notamment des locaux paroissiaux : Saint-Paul-Saint-Louis (4° arrondissement), Sainte-Marguerite (11°), Sainte-Anne-de-la-Maison-Blanche (13°), Saint-Lambert-de-Vaugirard –15°-, Saint-Joseph-des-Epinettes et Saint-Michel-des-Batignolles (17°), le Sacré-Cœur à Montmartre (18°).

Aumôniers et religieuses investissent la banlieue. Ils y installent des bureaux, des Secrétariats du Peuple, organisent des réunions périodiques ; ainsi à Neuilly où la domesticité abonde, à Clichy, Chaville. La Bretagne s’installe en 1906 à Saint-Denis où les nombreuses usines attirent les provinciaux à la recherche d’un travail, et la Paroisse Bretonne en 1908 à Versailles. Située entre les lignes de chemin de fer Paris-Brest et Paris-Quimper, la ville est prisée des originaires de l’Ouest. Les aumôniers de La Bretagne vont jusqu’à organiser des retraites et des conférences à Bougival, Draveil, Gagny, Le Chesnais, Montesson, Saint-Chéron (Seine-et-Oise), Bornel-Belle-Eglise (Oise), Saint-Rémy-sur-Avre (Eure et Loir), Le Val-des-Bois (Marne).

Diversifier les activités pour mieux encadrer les Bretons

Au départ, les deux sociétés consacrent l’essentiel de leurs activités à procurer emplois et logements aux nouveaux arrivants, démunis. Chacune se dote d’un Secrétariat du Peuple ou d’une Maison du Peuple breton, qui regroupe ouvroir, vestiaire, bureau de placement et de renseignement. La Paroisse Bretonne rassemble tous ses adhérents le premier dimanche du mois pour des conférences et des concerts ; les dames patronnesses un jeudi ; les domestiques et ouvrières le troisième dimanche. La Bretagne regroupe ses membres une fois par mois, par paroisse, pour une messe ou des vêpres suivies de conférences. On visite les malades et les vieillards ; on prend en charge les orphelins. Les jeunes filles qu’il importe de préserver moralement et d’occuper se retrouvent au patronage.

La Bretagne met en place des activités spécifiques pour les « dames et messieurs du monde » : veillées à Ti Sant Erwoan (maison Saint Yves), rue du Cherche-Midi, animées par des conteurs, chanteurs ou conférenciers, sous la présidence régulière d’un député breton, et banquet annuel de la Saint-Corentin.

S’il en est de même lors du banquet annuel de la Paroisse Bretonne, il semble toutefois que l’œuvre de l’abbé Cadic ait été plus ouverte, visant à regrouper des adhérents de toutes conditions et leur proposant des activités plus pratiques (cours du soir par exemple).

Chaque oeuvre édite son bulletin mensuel, diffusé jusqu’en Bretagne pour faire le lien avec la famille restée au pays. Outre des conseils pratiques pour mieux vivre à Paris ainsi que des petites annonces, on y trouve des enquêtes sur les coutumes locales, des vies de saints, des chansons en français et en breton, recueillies notamment par l’abbé Cadic, « infatigable moissonneur des contes et légendes du vieux pays morbihannais ».

Messes, retraites pascales, missions, réunions de prières, etc. : c’est toutefois autour des activités religieuses que les deux sociétés centrent leurs actions, afin d’encadrer moralement les Bretons, lâchés dans Paris, réputée ville de tous les dangers.

Quant aux grandes cérémonies ou Pardons, ils regroupent une ou deux fois l’an l’ensemble des adhérents. La Bretagne en organise un au printemps dans la toute nouvelle basilique du Sacré Cœur de Montmartre et un au mois de juillet à Sainte-Anne de la Maison-Blanche. Celui de la Paroisse Bretonne se déroule le jour de la Saint Yves, en l’église Saint-Anne ou à Notre-Dame des Champs. La cérémonie est à la fois recueillie et pittoresque, avec en tête le Gwenn Ha Du puis les bannières et statues portées en procession par les adhérents revêtus du costume traditionnel, au son de cantiques bretons et français. Une fête profane suit la messe.

Plus que de simples manifestations « folkloriques », ces Pardons témoignent pour tous – qu’il s’agisse de Parisiens venus en curieux, de Bretons ou autres provinciaux - de la présence bretonne à Paris, de la volonté d’ancrage d’une communauté dont les membres souhaitent vivre en Bretons dans la capitale. C’est également, pour les deux associations, l’occasion de rappeler à leurs sociétaires les coutumes et la religion de leurs ancêtres et tenter de maintenir intact l’héritage culturel. C’est en tout cas, dans une époque religieusement troublée – la Séparation de l’Eglise et de l’Etat – un témoignage de la vigueur de la foi bretonne.

Les deux sociétés n’ont pas hésité à s’opposer, avec virulence parfois, à la politique du gouvernement républicain lorsqu’elle menaçait leurs intérêts religieux ou culturels. Elles ont dénoncé la centralisation excessive, la laïcisation de l’enseignement et les lois de spoliation consécutives à la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Les membres de la Paroisse Bretonne ont même participé à la manifestation organisée contre la tentative d’inventaire de l’église Notre-Dame des Champs.

Les créations originales de la Paroisse Bretonne

L’abbé Cadic met au point un programme de secours par le travail et l’épargne résolument progressiste. Chacun, riche ou pauvre, doit trouver son profit dans l’association, mais lui doit en échange fidélité et dévouement. Ne souhaitant pas voir son œuvre assimilée à un simple bureau de placement, il fait précéder l’entrée des nouveaux adhérents d’une sorte de noviciat. Les domestiques ne sont placés que s’ils participent aux réunions mensuelles et les familles bourgeoises n’obtiennent du personnel que si elles s’abonnent au bulletin. L’abbé Cadic fustige par ailleurs régulièrement les patrons qui ne traitent pas convenablement leur petite bonne.

Il se montre pragmatiques et très au courant des réalités quotidiennes lorsqu’il s’agit de conseiller ses compatriotes : « Ne courez pas après les chimères... les travaux du Métropolitain ne tarderont pas à se ralentir ; déjà les terrassements de la Seine exigent beaucoup moins d’ouvriers. En revanche, les moissons commencent aux environs de Paris. Allez-y donc » conseille-t-il en 1899.

Il multiplie les créations originales : bureau d’émigration à Brest, caisse d’épargne et de capitalisation, magasin de produits bretons avec « vente directe du producteur breton de Bretagne au consommateur breton de Paris », consultations juridiques, cercle d’étudiants, jardins ouvriers, foyer d’hébergement pour jeunes filles. Ces œuvres sont souvent de courte durée mais leur foisonnement et leur diversité témoigne du dynamisme et de la ténacité de François Cadic. Celui-ci est d’autre part en liaisons suivies avec des recteurs bretons auxquels il envoie son bulletin pour tenter de cadrer, voire de limiter, l’émigration bretonne qu’il juge nocive. Il pense même orienter les Bretons vers les colonies d’outre mer pour stopper l’émigration vers la capitale.

La société La Bretagne demeure moins soumise à l’influence et l’autorité d’un seul homme. Dirigée par des membres de la haute société catholique de droite –comte de Chateaubriand, vicomte de Kerdrel, comte Albert de Mun, comte de Guébriant…-, elle jouit d’un prestige certain, et de subsides qui lui permettent de conserver une orientation plus paternaliste, venant en aide aux plus démunis sans exiger de contrepartie, comme les multiples sociétés de bienfaisance de l’époque.

Intégrer et préserver : des objectifs contradictoires ?

La Bretagne et la Paroisse Bretonne ont justifié leur activité d’assistance et leur apostolat religieux en soulignant le mysticisme du Breton, mais aussi son caractère insouciant, dépensier, timide, naïf et fataliste. Basées sur l’exaltation nostalgique du pays et sur des exercices de piété, les activités proposées isolent les adhérents d’une population parisienne peu pratiquante voire anticléricale, tandis que les Bretons les mieux intégrés à la vie parisienne quittent progressive-ment les deux oeuvres. Coupés des réalités, les cadres de La Bretagne et de la Paroisse Bretonne durcissent leur position. Après la première guerre, ils ne peuvent comprendre les mutations socio-économiques auxquelles sont confrontés Bretons de Bretagne et Bretons de Paris. L’abbé Cadic, par exemple, n’accepte pas que ces « pauvres sottes » de bretonnes quittent leur condition de domestique pour devenir secrétaire. De même n’admet-il pas qu’elles puissent préférer le bal ou le cinéma aux conférences pieuses du dimanche après-midi !

La Paroisse Bretonne n’a pas survécu à son directeur-fondateur qui s’est éteint en 1929. La Bretagne a maintenu ses activités, tant bien que mal, jusqu’en 1939. D’autres structures prennent le relais pour accueillir les originaires de l’Ouest.

En ce premier tiers du XX° siècle et dans une société en pleines mutations, La Bretagne et la Paroisse Bretonne avaient voulu permettre aux Bretons de s’adapter à la vie parisienne tout en conservant leur héritage culturel, et tenté de reconstituer dans la capitale la structure sociale et religieuse de base en Bretagne : la paroisse et son recteur. Le contraste était sans doute trop grand entre la Bretagne, marquée par la force de ses traditions et l’influence de son clergé, et l’agglomération parisienne, urbanisée, industrielle, laïque, pour que le projet puisse aboutir. Mais il est important de souligner l’action positive de La Bretagne et la Paroisse Bretonne qui, dans le domaine social, ont contribué à combler la carence des pouvoirs publics. Elles ont en outre permis que se constitue, à Paris et dans sa banlieue, une véritable colonie bretonne.

Sources et références

Les sources principales sont les publications périodiques de La Bretagne et la Paroisse Bretonne :

Bulletin de la Paroisse Bretonne de Paris, dir. Abbé Cadic, mensuel, 1899-1929

Bretoned Paris, Bulletin de la Société la Bretagne, mensuel, 1904-1939.

(1) CHEVALIER Louis, La formation de la population parisienne au XIX° siècle, thèse de doctorat, Paris, PUF, 1949.

(2) BONNET Henri, Paris qui souffre : la misère à Paris… Paris, Girard, 1908.

(3) DARU Comte, « Associations et sociétés de provinciaux à Paris », in Le Correspondant, janvier-mars 1910.

Contact - Mission Bretonne / Ti ar Vretoned - http://tav.trad.org